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Traumatisme et Ayurvéda · 3 / 6
Le déni est la première des manipulations. Avant de frapper, on démolit l'instrument qui permettrait de dire que le coup a eu lieu.
Pourquoi reproduit-on parfois ce que l'on a subi ? Asura grahonmâda désigne, en psychologie ayurvédique, l'aliénation tyrannique : la configuration dans laquelle une personne fracturée par une emprise narcissique intériorise le fonctionnement de l'auteur comme étant normal et le fait sien. Le sens du moi — ahamkâra — fragilisé, compense par une inflation, abhimâna, d'où naîtront des logiques de grandeur et de contrôle. C'est l'une des configurations les plus subtiles à repérer, parce qu'elle se confond avec la personnalité.
Il y a une chose qui vient toujours avant la violence elle-même, ou du moins qui l'accompagne : le déni. Non pas le déni de la victime. Celui de l'auteur.
Ça ne s'est pas passé comme ça. Tu exagères. Tu inventes. Tu es trop sensible. Tu es fatiguée en ce moment. Tu as un problème de mémoire. Personne d'autre ne voit les choses comme toi.
C'est la première des manipulations, et probablement la plus efficace. Avant de frapper — au sens propre ou figuré — on démolit l'instrument qui permettrait de dire que le coup a eu lieu.
Ce mécanisme porte aujourd'hui un nom : le gaslighting. La personne qui le subit finit par ne plus faire confiance à ce qu'elle voit, ce qu'elle entend, ce qu'elle ressent. Elle vérifie. Elle repasse les scènes en boucle. Elle cherche des preuves. Elle demande à d'autres si elle est normale.
Et il arrive un moment où elle se dit, avec une vraie terreur : je suis en train de devenir folle.
Ce n'est pas une image. C'est une expérience très précise, et il faut la nommer pour ce qu'elle est.
En Ayurvéda, cette faculté qui évalue, qui discerne, qui tranche — buddhi — est ce qui permet de tenir debout dans le réel. Quand quelqu'un s'emploie méthodiquement à la disqualifier, ce n'est pas une opinion qu'il attaque. C'est l'organe même du jugement.
La personne ne devient pas folle. On a saboté son outil de mesure.
Et une fois cet outil hors service, la faille est ouverte. Chidra. Ce qui vient s'y loger n'aura plus grand-chose pour l'arrêter.
Dans la configuration née de l'emprise narcissique, ce qui s'installe dans la faille, c'est le fonctionnement même de l'auteur.
L'être fracturé intériorise ce fonctionnement comme étant normal. Il le fait sien. Non par faiblesse, non par consentement : parce que c'est la seule grammaire relationnelle qui lui a été laissée.
Pendant ce temps, ahamkâra — le sens du moi, la fonction qui trace la frontière entre soi et le reste — se retrouve en position de fragilité extrême. Et il compense. Il gonfle. L'Ayurvéda nomme cela abhimâna : l'inflation égoïque.
De là naissent des logiques de grandeur, de toute-puissance, d'exception. Une intolérance profonde à la contradiction. Un besoin de contrôle qui ne se relâche jamais.
La psychodynamique tend à combler toute faille pour maintenir un système de domination, selon une logique implacable : la seule manière de reprendre le contrôle sur mon système est de devenir l'abuseur.
Le tyrannisé devient tyran. Paradoxalement, pour se protéger du tyran intérieur. C'est le royaume qui se réorganise entièrement selon la nature et la volonté du nouveau roi.
La tradition appelle cette configuration asura grahonmâda — l'aliénation tyrannique.
Asura grahonmâda est l'une des configurations les plus subtiles que décrit la psychologie ayurvédique, pour une raison simple : elle se confond avec la personnalité.
Le processus d'identification est total, parce qu'il concerne précisément l'instance qui est à la fois fragilisée et secondairement gonflée — celle du moi. La personne ne se dit pas « je reproduis ce que j'ai subi ». Elle se dit « je suis comme ça ». Et son entourage le dit aussi.
Il n'y a pas de symptôme à montrer. Il y a un caractère. C'est aussi la raison pour laquelle cette lecture ne se pose jamais sur un tiers depuis l'extérieur : elle n'a de sens que dans le cadre d'un travail mené avec la personne concernée.
Généralement, une prise de conscience devient envisageable au moment où le système, devenu trop dysfonctionnel, n'arrive plus à gérer ses failles multiples et menace de s'écrouler. C'est souvent une rupture, un effondrement professionnel, une solitude qui devient insupportable.
À ce moment-là, le tyran intérieur peut être perçu — et mis à distance. Mais il y a une difficulté qu'il faut anticiper. Toute tentative de détrônement, toute délégitimation de son emprise, déclenche des réactions défensives violentes.
C'est pourquoi l'Ayurvéda ne conseille pas l'affrontement frontal en première intention. Elle propose une mise à distance progressive — une stratégie de leurre. On ne détrône pas un roi en attaquant le trône. On déplace lentement le centre de gravité du royaume.
Ce qui compte d'abord, c'est de restaurer buddhi. De redonner à la personne le droit de faire confiance à son propre jugement. Tout le reste vient après.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'asura grahonmâda ?
Asura grahonmâda désigne l'aliénation tyrannique : la configuration dans laquelle une personne fracturée par une emprise narcissique intériorise le fonctionnement de l'auteur et le fait sien. Le tyrannisé devient tyran, paradoxalement pour se protéger du tyran intérieur.
Que dit l'Ayurvéda du gaslighting ?
Le gaslighting s'attaque à buddhi, la faculté qui évalue, discerne et tranche. Quand quelqu'un s'emploie méthodiquement à la disqualifier, ce n'est pas une opinion qu'il attaque : c'est l'organe même du jugement. La personne ne devient pas folle — son outil de mesure a été saboté.
Qu'est-ce qu'abhimâna ?
Abhimâna désigne l'inflation égoïque : la compensation par laquelle ahamkâra, le sens du moi mis en position de fragilité extrême, se gonfle. De là naissent des logiques de grandeur, une intolérance à la contradiction et un besoin de contrôle qui ne se relâche pas.
Peut-on appliquer cette lecture à quelqu'un de son entourage ?
Non. Cette configuration se confond avec la personnalité : il n'y a pas de symptôme à montrer, il y a un caractère. C'est précisément pourquoi elle ne se pose jamais sur un tiers depuis l'extérieur. Elle n'a de sens que dans un travail mené avec la personne concernée, et ne constitue en aucun cas un diagnostic.
Avertissement
L'Ayurvéda s'inscrit comme approche complémentaire et ne remplace en aucun cas un suivi médical ou psychologique. Aucun diagnostic n'est formulé, aucun traitement conseillé ou déconseillé. Si vous traversez les suites de violences, un accompagnement spécialisé en psychotraumatologie existe et reste la première ressource à mobiliser.
Morgane Vasoni
Thérapeute et psycho-praticienne en Ayurvéda, formée auprès du vaidya Mahesh Mishra et de guérisseurs traditionnels en Inde et au Népal. Elle est l'auteure du seul ouvrage en langue française consacré à la Bhûtavidyâ, la psychologie ayurvédique traditionnelle, et reçoit au cabinet Castelviel à Albi ainsi qu'en téléconsultation.
Suite de la série : Le loup dans la bergerie — quand l’inhibition cède d’un coup, et que survivre au prédateur passe par le surpasser en férocité. Rakshasa grahonmâda.
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