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Traumatisme et Ayurvéda · 2 / 6

La faille

Buddhi, manas, ahamkâra et les gardiens des sens : ce qui tient debout normalement, et ce qui se passe quand une intrusion fracture les frontières.

Illustration au trait : silhouette agenouillee dont le contour se brise sur le flanc, evoquant chidra, la faille psychique en Ayurveda

Que devient l'intégrité psychique après un traumatisme ? L'Ayurvéda nomme chidra — la brisure, la faille — la fracture des frontières psychiques provoquée par une intrusion traumatique. Dans cette faille viennent se loger des éléments venus de l'extérieur, qui constituent une forme de parasite psychique. La tradition distingue alors les perturbations émotionnelles ordinaires, manovikâra, des contenus qui n'appartiennent pas à la personne mais ont été déposés en elle par l'auteur des violences : bhûta unmâda.

Ce qui tient debout, normalement

Dans le premier article de cette série, nous avons regardé ce que le trauma fait au corps : l'onde de Vâta qui traverse tout le système et continue de vibrer longtemps après le choc.

Il y a un second niveau, et c'est celui que la psychologie ayurvédique regarde vraiment. Ce que le trauma fait à l'intégrité psychique elle-même.

L'Ayurvéda décrit la psyché comme un ensemble articulé de trois instances.

  • Buddhi, l'intellect — ce qui discerne, évalue, tranche.
  • Manas, le mental — ce qui reçoit, ressent, réagit, met en mouvement.
  • Ahamkâra, le sens du moi — ce qui dit « ceci est à moi, ceci n'est pas moi ». Non pas l'ego au sens moral, mais la fonction qui trace la frontière entre soi et le reste.

Tant que ces trois-là fonctionnent en cohérence, la personne reste elle-même. Elle est traversée par des influences, des idées, des émotions venues de l'extérieur — et elle trie. Elle garde, elle rejette, elle assimile.

Les gardiens

Ce tri est assuré par ce que la tradition appelle les gardiens. Reliés aux sens, ils exercent une fonction subtile de filtrage sur ce qui entre. Une pensée arrive, une émotion arrive, une parole d'un autre arrive : quelque chose évalue si cela peut être fait sien.

C'est ce dispositif silencieux qui fait qu'on peut être en relation sans être envahi.

Ce qui se passe quand ça cède

Dans un psychotraumatisme, l'intrusion est telle que les frontières entre l'environnement, l'autre et soi-même ne deviennent pas seulement poreuses. Elles se fracturent.

L'Ayurvéda nomme cela chidra — la brisure, la faille. Et dans cette faille, quelque chose vient se loger. Des éléments venus de l'extérieur, internalisés, qui vont constituer une forme de parasite psychique.

Il faut ici être très précis, parce que le processus en lui-même n'a rien de pathologique. Chaque être exerce une influence sur les autres. Nous faisons constamment nôtres des éléments transmis par d'autres — c'est le principe même de l'apprentissage, de la transmission, de l'amour.

Mais il ne faut pas confondre un échange entre deux royaumes — la diplomatie, l'hospitalité, le commerce des idées — avec une attaque en règle de barbares sur les contreforts du château intérieur.

Dans le psychotraumatisme, c'est le second cas qui se produit.

Le premier signe : devenir étranger à soi

Quand les gardiens sont court-circuités et que les instances internes ne communiquent plus, le premier effet est celui que la psychologie moderne nomme dissociation.

L'impression d'être déconnecté. De se regarder vivre depuis l'extérieur. De ne plus reconnaître son propre reflet, sa propre voix, ses propres gestes. Une étrangeté qui n'a pas de nom et qu'on n'ose souvent pas décrire, tellement elle paraît folle à dire.

Ahamkâra, la fonction qui disait « je », ne tient plus la frontière. Alors le « je » flotte.

La distinction qui change tout

Ensuite viennent les modifications des pensées, des émotions, des comportements — ce que l'Ayurvéda appelle manovikâra.

Et c'est là que la psychologie ayurvédique fait une distinction précieuse.

Il y a les perturbations émotionnelles ordinaires : les hauts, les bas, les colères, les tristesses qui appartiennent à la personne, qui montent de son histoire, de son tempérament, de sa vie.

Et il y a autre chose. Ce que la tradition nomme bhûta unmâda — l'aliénation.

Ce qui la caractérise, ce n'est pas son intensité. C'est son appartenance. Ces pensées ne sont pas les vôtres. Ces émotions ne sont pas les vôtres. Ces réactions ne sont pas les vôtres. Ce sont des empreintes laissées par celui qui a commis les violences.

Vous portez sa voix. Vous portez ses jugements sur vous. Vous portez sa manière de voir le monde, ses réflexes, parfois jusqu'à ses gestes. Non pas parce que vous lui ressemblez — mais parce qu'ils se sont logés dans la faille.

Dire cela n'est pas une métaphore consolante. C'est une lecture opératoire. Parce que si ces contenus vous appartiennent, il faut les corriger, les travailler, s'améliorer. Alors que s'ils ne vous appartiennent pas, la question devient tout autre : comment les identifier, les nommer, et les remettre à leur place — dehors.

Beaucoup de personnes passent des années à se reprocher des choses qui ne viennent pas d'elles.

Pourquoi toutes les configurations ne se ressemblent pas

Selon la nature de l'auteur des violences, selon le type de relation, selon les prédispositions de la personne — et selon des facteurs que la psychologie ayurvédique prend au sérieux : l'environnement géographique et social, les héritages familiaux — ce n'est pas la même influence qui s'installe.

La tradition en décrit plusieurs. Certaines sont des conséquences directes, sans filtre, de l'effraction. D'autres sont plus indirectes : elles supposent une réorganisation tardive, mise en place pour empêcher l'effondrement de la structure. Non pas des réflexes, mais des schémas de défense.

Les articles suivants de cette série en parcourent les principales figures, une par une.

Pour aujourd'hui, retenons ceci : il y a une faille, quelque chose s'y est logé, et ce quelque chose n'est pas vous.

Questions fréquentes

Ce qu'il faut savoir

Qu'est-ce que chidra en Ayurvéda ?

Chidra désigne la brisure, la faille : la fracture des frontières psychiques entre l'environnement, l'autre et soi-même, provoquée par une intrusion traumatique. Dans cette faille viennent se loger des éléments venus de l'extérieur, qui constituent une forme de parasite psychique.

Quelle différence entre manovikâra et bhûta unmâda ?

Manovikâra désigne les perturbations des pensées, émotions et comportements qui appartiennent à la personne — son histoire, son tempérament. Bhûta unmâda désigne des contenus qui ne lui appartiennent pas : des empreintes laissées par l'auteur des violences. Ce qui les distingue n'est pas leur intensité, mais leur appartenance.

Que sont buddhi, manas et ahamkâra ?

Ce sont les trois instances de la psyché en Ayurvéda. Buddhi est l'intellect, ce qui discerne et tranche. Manas est le mental, ce qui reçoit et ressent. Ahamkâra est le sens du moi, la fonction qui trace la frontière entre soi et le reste — non pas l'ego au sens moral.

L'Ayurvéda peut-elle remplacer un suivi en psychotraumatologie ?

Non. L'Ayurvéda s'inscrit comme approche complémentaire et ne remplace en aucun cas un suivi médical ou psychologique. Aucun diagnostic n'est formulé, aucun traitement conseillé ou déconseillé. Si vous traversez les suites de violences, un accompagnement spécialisé en psychotraumatologie existe et reste la première ressource à mobiliser.

Morgane Vasoni

Thérapeute et psycho-praticienne en Ayurvéda, formée auprès du vaidya Mahesh Mishra et de guérisseurs traditionnels en Inde et au Népal. Elle est l'auteure du seul ouvrage en langue française consacré à la Bhûtavidyâ, la psychologie ayurvédique traditionnelle, et reçoit au cabinet Castelviel à Albi ainsi qu'en téléconsultation.

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Suite de la série : Devenir le tyran — la première configuration, celle où le tyrannisé devient lui-même tyran. Asura grahonmâda.

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