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Traumatisme et Ayurvéda · 6 / 6

Quand personne n'est là

Face à une violence qu'on ne peut ni fuir ni combattre, il reste un réflexe : se figer. C'est une protection. Le problème vient quand elle ne se lève plus.

Illustration au trait : silhouette agenouillee dont une seconde forme presque effacee se detache et flotte au-dessus, evoquant le retrait dissociatif

Pourquoi se sent-on absent de soi-même après un traumatisme ? L'Ayurvéda décrit sous les noms de preta grahonmâda et pishâcha grahonmâda deux configurations de retrait après un traumatisme. Dans la première, la personne vit à distance d'elle-même : présente en apparence, absente en réalité. Dans la seconde, elle investit ce qui lui reste — y compris la souffrance elle-même, comme seul territoire qu'on ne lui a pas pris. L'accompagnement passe par la symbolisation et par la réactivation de ce qui relie au vivant.

Ce qui reste sur place

Il y a une dernière manière de survivre. La plus silencieuse, et la moins visible de l'extérieur.

Face à une violence qu'on ne peut ni fuir ni combattre, il reste un réflexe : se figer. Le corps s'immobilise, la conscience se retire.

C'est une protection, et elle fonctionne. Elle a permis de traverser ce qui était intraversable. Le problème vient après, quand elle ne se lève plus.

Quelque chose en la personne ne revient pas. Une part reste sur place, arrêtée au moment des faits, pendant que le reste continue d'avancer.

Le fantôme

Première configuration : la personne vit à distance d'elle-même. Présente en apparence, absente en réalité. Elle assiste à sa propre vie sans y participer. Le corps mange, travaille, parle, sourit. Mais personne n'habite.

La tradition nomme cela preta grahonmâda. Le mot désigne ceux qui n'ont pas trouvé leur place, qui restent entre deux mondes — ni tout à fait partis, ni tout à fait là.

Vue de l'extérieur, cette configuration passe souvent inaperçue. La personne fonctionne. C'est même parfois ce qu'on lui reconnaît : sa capacité à tenir.

Personne ne voit qu'elle n'est pas dans la pièce.

Le second visage

Seconde configuration : plutôt que de quitter le corps, la personne investit ce qui lui reste. Y compris la souffrance elle-même — parce qu'elle est le seul territoire qu'on ne lui a pas pris.

Pishâcha grahonmâda. L'attachement ne porte pas sur les faits, mais sur ce qu'ils ont laissé.

Cela peut prendre la forme de pensées obsessionnelles, d'un monde intérieur assombri, ou d'un intérêt marqué pour ce qui fait peur — les récits sombres, les histoires terribles. La logique tient parfaitement : on regarde une histoire d'horreur parce qu'on sait qu'elle n'est pas vraie. Le sombre devient alors un décor qu'on maîtrise, placé devant une scène qu'on ne peut pas regarder.

L'intellectualisation fonctionne exactement de la même façon. Comprendre, analyser, expliquer — pour ne pas éprouver.

À quoi servent ces écrans

Le but est toujours le même : tenir l'angoisse à distance. Ce qui vient occuper la place, c'est une difficulté qu'on maîtrise — préférable au vide qu'on ne maîtrise pas.

Il ne s'agit pas de bénéfices secondaires ni de discours victimaire. Il s'agit d'une protection, qui masque une ou plusieurs scènes restées figées dans la mémoire, hors d'atteinte.

Cet écran a une fonction. On ne le retire pas de force.

L'accompagnement

Donner une forme à ce qui n'en a pas. Un nom, une figure, un récit. C'est ce qui permet de tenir quelque chose à distance sans avoir à le nier. La tradition indienne excelle à cela : elle donne un visage à ce qui, sans visage, occupe tout l'espace.

Et réactiver ce qui relie au vivant. Le retour dans le corps ne passe pas par la parole seule. Il passe par le rythme, la chaleur, le toucher, l'alimentation, la lumière — tout ce qui rappelle au système qu'il est là. C'est là que la dimension corporelle de l'Ayurvéda prend tout son sens.

C'est un travail lent. Il commence par une chose simple : que quelqu'un remarque l'absence, et la nomme.

Fin de série

Six articles pour dire une chose, au fond. Ce que le trauma dépose en nous n'est pas nous. Ni les pensées, ni les réactions, ni les figures installées dans la faille.

Elles ont un nom, une logique, une histoire — et parce qu'elles ont une logique, on peut travailler avec.

Questions fréquentes

Ce qu'il faut savoir

Qu'est-ce que preta grahonmâda ?

Preta grahonmâda désigne la configuration dans laquelle la personne vit à distance d'elle-même : présente en apparence, absente en réalité. Le mot désigne ceux qui n'ont pas trouvé leur place, ni tout à fait partis ni tout à fait là. Vue de l'extérieur, elle passe souvent inaperçue.

Qu'est-ce que pishâcha grahonmâda ?

Pishâcha grahonmâda désigne la configuration dans laquelle la personne investit ce qui lui reste, y compris la souffrance elle-même, comme seul territoire qu'on ne lui a pas pris. Elle peut se manifester par des pensées obsessionnelles ou un monde intérieur assombri qui fait écran.

Comment l'Ayurvéda accompagne-t-elle le retrait du corps ?

Par deux mouvements. Donner une forme à ce qui n'en a pas — un nom, une figure, un récit — afin de tenir quelque chose à distance sans avoir à le nier. Et réactiver ce qui relie au vivant : le rythme, la chaleur, le toucher, l'alimentation, la lumière. Cela se fait toujours en complément d'un accompagnement spécialisé.

Les états dissociatifs relèvent-ils de l'Ayurvéda ?

Les états dissociatifs relèvent d'un accompagnement spécialisé en psychotraumatologie, qui reste la première ressource à mobiliser. L'Ayurvéda s'inscrit comme approche complémentaire et ne formule aucun diagnostic.

Morgane Vasoni

Thérapeute et psycho-praticienne en Ayurvéda, formée auprès du vaidya Mahesh Mishra et de guérisseurs traditionnels en Inde et au Népal. Elle est l'auteure du seul ouvrage en langue française consacré à la Bhûtavidyâ, la psychologie ayurvédique traditionnelle, et reçoit au cabinet Castelviel à Albi ainsi qu'en téléconsultation.

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